A propos du livre
« Regards de femmes sur la globalisation » Approches critiques Sous la direction de Jeanne Bisiliat ( aux éditions Kartala)
par Yvonne Jourd’hui
A partir d’articles rédigés par un certain nombre de chercheurs, historiens, professeurs, économistes, anthropologues, sociologues, maître de conférences, et de travaux réalisés en anglais et en espagnol, ce livre se propose « d’offrir au public francophone une pensée féministe critique des institutions internationales ( ONU, Banque Mondiale, Fonds Monétaire International), et de la dangereuse récupération des pauvres à laquelle ces institutions se livrent , qui se cache sous le vocable de l’aide au développement « .
Une première partie se livre à une analyse des cohérences La deuxième partie illustre par quelques exemples ces cohérences.
C’est ainsi que la question est posée « le processus de mondialisation en cours va-t-il dans le sens d’un renforcement ou d’un affaiblissement des antagonismes sociaux de classe, de genre, de race/ethnie ? ».
C’est le concept de mondialisation qui est interrogé à partir d’une approche homme/femme et Nord/Sud
Ainsi au vue des recherches effectuées par des économistes et sociologue du travail sur les années 1990, il en ressort :
la libéralisation du commerce et l’intensification de la concurrence internationale a eu pour conséquence une croissance au niveau mondial - avec à de rares exceptions telle l’Afrique Subsaharienne - de l’emploi salarié et du travail rémunéré des femmes. Mais cette croissance s’est accompagnée de la précarisation et de la vulnérabilité accrues des emplois.
Le partage du travail domestique n’a pas changé véritablement, en dépit de responsabilités croissantes, au moins d’une partie de ces femmes, dans le domaine du travail professionnel,
La division sexuelle du travail domestique est toujours assigné aux femmes, et l’auteure conclu qu’il en résulte une exacerbation des inégalités sociales entre hommes et femmes, et parfois entre les femmes elles-mêmes.
Pour l’auteure, les progrès concernant la condition des femmes dans le monde ont été inégaux. Les inégalités entre hommes et femmes persistent et d’importants obstacles subsistent, ce qui a de graves conséquences pour le bien être de l’humanité toute entière et conclut l’auteure « on peut dire qu’aucun pays dans le monde ne traite ses femmes aussi bien que ses hommes ».
Quand à la définition de la notion de mondialisation, elle est illustrée :
a) par la définition d’un directeur d’un des plus grand groupe européen citée par François Chesnay en 1997 : « La liberté pour un groupe de s’implanter où il veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possibles en matière de droit du travail et de conventions sociales »
b) par ce qu’en a dit Alain Lipietz en 1996 : « La globalisation signifie l’interdépendance croissante de tous les marchés nationaux vers la constitution d’un marché mondial unifié avec un caractère nouveau : · il est impulsé par des politiques gouvernementales néo-libérales · le développement accéléré des nouvelles technologies de l’information et de la communication · le rôle nouveau des organismes internationaux ( ONU, Banque Mondiale, FMI, Institutions Européennes)
Pour l’auteure, depuis les années 1970, les institutions internationales et notamment l’ONU ont pris en direction des femmes des initiatives ( ex : décennie de la femme) et elles ont analysé dans leur discours sur la pauvreté la place des femmes. Pour ces institutions, la femme n’est l’égale de l’homme que dans la mesure où son individualité est intégratrice de l’autre, et parce que les droits qui lui sont attribués sont immédiatement mis au service de l’humanité toute entière.
Le vocable « femme » se réfère tantôt à l’individu, tantôt à l’épouse, à la mère ou à la mère sociale, donc conditionnée par sa fonctionnalité par rapport à l’intérêt commun. Selon les termes de la nouvelle économie l’égalité entre les hommes et les femmes est un bien public à externalités positives.
Dans le cadre des discours sur la pauvreté, on constate que les femmes pauvres ne sont pas nécessairement les égales des femmes non pauvres, tout comme les pauvres aux comportements non conformes ne sont pas les égaux des non pauvres.
Ce que l’on attend des femmes pauvres, c’est qu’elles produisent des biens publics qui profitent à l’ensemble de la société. Il s’agit pour elles, certes de s’émanciper en obtenant un statut d’égalité et de droits y afférant, mais aussi la confirmation de leur fonction reproductive en tant que mères sociales, et sont donc responsables de la stabilité des familles, et de la cohésion sociale. Elles sont les gardiennes des valeurs et des traditions et les gestionnaires des ressources naturelles, elles doivent donc servir automatiquement et spontanément l’intérêt commun.
Les différentes déclarations : le plan d’action de l’ONU, la déclaration de Mexico, etc...s’inscrivaient dans le cadre de la promotion d’un nouvel ordre économique international, car la question de l’inégalité était étroitement liée au problème du « tout développement ».
Dans la convention sur l’élimination de toutes les formes de discriminations à l’égard des femmes, l’égalité des femmes est également mise en rapport avec »l’instauration d’un nouvel ordre économique international fondé sur l’équité et la justice avec le renforcement de la paix et de la sécurité internationale ».
Un des aspect longuement analysé dans le livre est le rapport entre femme, micro crédit et néolibéralisme. Pour les auteurs qui traitent ce sujet, le considérable développement des politiques de micro crédits pour les femmes achève d’illustrer la collusion entre les intérêts privés, le FMI, la Banque Mondiale, l’ONU, l’AID ( l’Agence Internationale pour le Développement), dans une même perspective néo-libérale éminemment préjudiciable aux femmes.
Pour l’auteur du chapitre il ne s’agit pas d’autre chose que du droit ou du « devoir » des femmes à s’endetter, en même temps que d’une manière de faire entrer dans le circuit bancaire du nord les immenses « gisements d’épargne », souvent organisés par les femmes, qui existent dans le sud.
Il s’agit de « mobiliser cette épargne, de la faire servir au financement de l’économie, de l’orienter vers les projets (.....) les plus rentables (Lehart, Lespes 1985).
Pour Peemans-Poullet qui a longuement travaillé sur la Grameen Bank fondée en 1983 au Bangladesh par Yunus, et qui constitue le principal modèle des initiatives de micro crédit pour les femmes, elle remarque que dans de nombreux pays les femmes organisent entre elles toutes sortes de formes d’emprunts et de prêts et ne sont donc pas des victimes passives attendant d’être sauvées par les banques. Pour elle il n’est pas certain que les femmes s’enrichissent grâce au micro crédit. Il est net en revanche qu’au Bangladesh par exemple les femmes pauvres fournissent un travail rémunéré à plus de 11000 employés de la Grameen Bank, dont la grande majorité, surtout parmi les cadres, sont des hommes. Alors qu’à la base les femmes, comme présidentes de groupe, font en partie du travail bénévole. Or précisément les initiatives du type de la Grameen Bank ont pour but principal de capter pour le marché l’immense « trésor caché » que constituent ces systèmes économiques traditionnels largement tributaires des femmes.
Peemans-Poullet conclut « aujourd’hui beaucoup d’ONG se préoccupent des femmes, mais la pauvreté de celles-ci n’est pas analysé comme un processus, c’est-à-dire comme le résultat d’un rapport de genre et d’un rapport capital/travail...... les opérateurs de micro crédit présentent la pauvreté comme un « état de nature » et leur propre intervention comme une passerelle vers un « état de culture » où les femmes qu’il faudrait continuellement « encadrer, former, initier » auraient finalement prise sur leur destin. Or la réalité est exactement inverse. Les pays en développement et les femmes de ces pays sont « rendues pauvres » par les programmes d’ajustements structurels et la sauvagerie de la globalisation ». Pour ces auteurs, l’ONU apparaît comme la principale source de formation, de concepts et d’élaboration de stratégies, grâce à un système qu’elle a mis en place et qui lui permet de récupérer le pratique et le conceptuel des mouvements sociaux et transformer les ONG, en ONG de gestion. Derrière les mécanismes de « participation » de la « société civile » se dessine plutôt une subtile dénaturalisation des propositions alternatives en particulier celles portées par le mouvement féministe.
Ainsi pour tous ces auteurs, les politiques de l’ONU ne sont pas un « rattrapage » de la brutalité des pratiques néo-libérales, mais bel et bien un élément central de la mise en place du nouvel ordre mondial intimement lié aux agissements de la Banque Mondiale, du FMI et de l’AID.
Ce livre est le premier à traiter de la globalisation avec l’approche « femmes » à partir de documents et exemples pertinents, et tente à travers l’approche du « genre » de voir comment à l’échelle internationale les organismes internationaux se sont employés à travers leur politique et, sous couvert d’une activité en direction des femmes pauvres, à n’aller que dans le sens d’un renforcement des politiques néo-libérales.
De nombreux écrits traitent des conséquences néfastes de la mondialisation sans toutefois traiter des questions des femmes. C’est là toute l’originalité de cette étude, même si pour l’essentiel compte tenu des politiques des institutions internationales, elles traitent essentiellement des femmes du sud. Mais nul doute que les femmes du nord qui liront ce livre s’y reconnaîtront dans la manière notamment qu’ont les Etats et les pays de traiter « leurs femmes ». Ce livre est en tout cas une base solide de réflexions.
Yvonne Jourd’hui
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